Geek magazine- Juin-juillet 2010

NKM L’Élue du numérique

Trois lettres qui sonnent comme un lol, un wtf ou un afk. Pourtant, Nathalie Kosciusko- Morizet est tout sauf away from keyboard. La secrétaire d’État au numérique fait dans le haut-débit d’idées. Attention, giga interview.

Aujourd’hui, j’ai sorti le costard cravate. Une fois n’est pas coutume, je suis même très en avance pour un rendez-vous. Et pour cause, je suis au ministère à quelques pas de l’Assemblée nationale. C’est dans l’anti-chambre en marbre où les plafonds communiquent avec le ciel que le gentil monsieur de l’accueil m’invite à attendre en ajoutant avec le sourire que “la ponctualité c’est la politesse des rois”. J’ai l’impression d’avoir fait quelque chose de mal ou d’attendre pour un oral décisif du bac. Le rugbyman de la sécurité me demande d’une voix très douce, “vous voulez un café ? un verre d’eau ?” Pour me détendre, je sors mon iPhone, mais je ne peux même pas tweeter mon stress : j’ai NKM en follower ! Alors que j’entame ma deuxième gorgée d’eau plate dans

un verre en cristal, s’ouvre brusquement la porte à ma gauche. C’est elle. “On y va ?”. Face à une secrétaire d’État séduisante et geek, je ne peux qu’accepter l’invitation.

GEEK LE MAG : Qu’est ce qu’un geek pour vous en 2010?

Nathalie Kosciusko-Morizet : Si on pousse très loin, il y a une génération geek qui, comme moi, est née avec les premiers dessins animés japonais. Ça correspond à une certaine esthétique. Et au sein de cette génération, certains ont un goût prononcé pour les choses du numérique en général, les jeux bien souvent, et pour une littérature particulière. Pour ma part j’aime beaucoup l’univers de Tolkien par exemple.

Vous avez subi une “geek attack” suite à une de vos déclarations (allez sur YouTube, vidéo “NKM s’en prend aux geeks”). Le geek n’a pas d’humour ?

J’avais simplement dit qu’ils passent du temps devant leur ordinateur, ce qui semble assez logique ! On trouve une sorte de susceptibilité de la part de certains, de ne pas être confondu avec des no life. C’est vrai que les geeks ne sont pas forcément des addicts des jeux vidéo, c’est un peu plus compliqué que ça. Mais vous savez, c’est un mot derrière lequel chacun met un peu sa propre définition.

Vous êtes le personnage le plus geek de la politique française. Vos collègues semblent avoir du mal à s’intéresser à Internet, non ?

Les lignes ont beaucoup bougé depuis la création des ateliers de l’élu 2.0 en octobre dernier (l’objectif : rapprocher l’élu du citoyen 2.0, en lui donnant une meilleure connaissance et une meilleure maîtrise des réseaux et des outils). Une centaine de parlementaires se sont inscrits et la plus mauvaise réaction que j’ai eue de la part des internautes a été : “C’est pas trop tôt !”. Depuis, beaucoup de parlementaires ont créé des comptes Twitter, Facebook, etc. Et le projet a même fait des petits puisque nous allons lancer l’initiative auprès des parlementaires européens, très prochainement. Les politiques se rendent compte qu’Internet est un outil d’échange et de contact, et qu’il est désormais essentiel d’être présent sur le Web.

Dans votre Plan numérique, une partie des 4,5 milliards d’euros est dédiée aux “usages et contenus innovant sur Internet”. Qu’entendez-vous concrètement par là ?

Il va y avoir une consultation publique jusqu’à la fin du mois de juin. Si nous avons une ligne directrice, rien n’est encore figé en ce qui concerne la ventilation des 2,5 milliards d’euros consacrés aux usages et contenus. Comme ce sont des dépenses d’avenir qui concernent tout le monde, nous allons plutôt poser la question : “Qu’est-ce que vous considérez comme innovant ?”. Nous allons également proposer nos idées, comme notre intention d’investir dans la numérisation des contenus, de donner un coup d’accélérateur à la e-santé, ou à l’e-education. Nous lancerons les premiers appels à projets dès le mois de juillet. J’insiste sur le fait que tous les citoyens sont invités à compléter et à enrichir ces pistes d’investissement.

Qu’est-ce qui bloque une e-administration complète dans notre pays ?

Les impôts en ligne ont très bien marché, et l’on sent aujourd’hui le désir des usagers d’aller beaucoup plus loin. Cependant, même pour certaines démarches administratives en ligne, vous devez renvoyer votre formulaire par la Poste, bien souvent pour des motifs de sécurisation et d’authentification de vos données. C’est afin de lever cet obstacle et d’accélérer la mutation vers les e-services, que j’ai lancé le projet IDéNum, l’identité numérique multiservices, qui devrait être opérationnelle pour 2011. Nous avons engagé une véritable transformation numérique pour un certain nombre de démarches administratives: les demandes de congé parental, l’inscription sur les listes électorales, la gestion du personnel dans la fonction publique, les demandes d’allocations familiales ou sociales, les demandes de pension de retraite ou d’allocations chômage, ou encore, sur un autre plan, la signature des bulletins scolaires. Tous ces services seront bientôt rendus possibles, via Internet, dès que nous aurons obtenu un certificat général.

Nous avons également mis en place, dans le cadre du volet numérique du plan de relance, un portail d’applications gratuites d’intérêt général: proximamobile.fr. Vous y trouvez des applications comme Comuto pour le covoiturage, ou Culture Clic, une application culturelle en réalité augmentée qui transforme vos balades dans les rues de Paris en voyage historique, c’est assez étonnant.

Pourquoi s’entêter avec Hadopi et ne pas plutôt se rapprocher du modèle de la radio pour le contenu audio du Web : le streaming (donc gratuité de l’écoute pour l’internaute), l’investissement des annonceurs pour faire vivre les sites et une Sacem du Web pour rémunérer les artistes au nombre de lectures ?

Il faut en effet une rémunération. La vertu d’Hadopi est d’envoyer un signal et de distinguer ce qui est légal de ce qui ne l’est pas, mais le problème reste mondial. Traditionnellement, il y avait un modèle économique pour les artistes : vous êtes rémunéré un peu grâce à la Sacem et vos passages à la radio vous permettent d’avoir suffisamment de notoriété pour vendre votre CD. Or, le problème aujourd’hui, c’est que les artistes ne vendent plus de CD, c’est pourquoi je soutiens le développement de l’offre légale en ligne, en stock et en flux, payante et gratuite.

J’ajoute d’ailleurs que le cycle «Internet pour la création musicale» que j’avais lancé en avril 2009 avait conclu, comme plus tard Patrick Zelnick dans son rapport, à la nécessité d’octroyer le statut de radiodiffuseur aux webradios. C’est ce qu’on appelle également la rémunération équitable. Cette disposition, qui vous donne le droit de diffuser toutes les musiques avec l’obligation de les rémunérer selon un barème public, est en cours de mise en œuvre pour les webradios.

Les jeux vidéo, quelle perception en a-t-on aujourd’hui en France ?

Je constate déjà que ceux qui écrivent ces articles inquiétants sur l’influence des jeux vidéos sont souvent ceux qui y jouent ! J’observe surtout qu’en France, nous avons une belle industrie du jeu vidéo et d’excellents producteurs. On passe beaucoup de temps à dynamiser son cadre juridique et à développer les niches du secteur, comme le serious gaming. Nous soutenons également des initiatives telles que le site jeuxvideosinfoparents.fr, car il ne faut pas que les jeux vidéos soient des éléments de rupture dans une famille.

À quoi ressemble, pour vous, l’Internet du futur ? L’État va-t-il un jour faire comme d’autres pays et limiter l’accès à certains sites ?

Certains systèmes politiques sont très inquiets, mais tous les Etats ne souhaitent pas dominer Internet. C’est le développement de pratiques illégales qui pose problème, et je ne vois pas pourquoi Internet échapperait à la loi qui régit nos comportements dans la « vraie vie ». Etre ouvert sur le sujet ne veut pas dire autoriser des pratiques illégales. Quand on veut limiter un certain nombre d’URL pédo-pornographiques et que certains répondent que l’on attente à la neutralité

du net, je ne suis pas du tout d’accord, il y a une différence claire entre ce qui est légal et ce qui ne l’est pas et sur les contenus pédo-pornographiques, on peut difficilement se tromper. Ceci dit, c’est un angle très spécifique de l’évolution d’Internet. Le net, je le souhaite ouvert, c’est le sens de la consultation que j’ai lancée sur la neutralité du net, qui est en cours en ce moment. La protection de la vie personnelle, le droit à l’oubli font partie de mes priorités. On a besoin de clarifier ce débat, parce que la confusion sert ceux qui veulent attenter à la neutralité du net, pour des raisons qui les arrangent. Je pense que c’est un débat que l’on a besoin de rendre très explicite, et dont le grand public doit s’emparer, même si c’est très technique, car il faut qu’Internet reste un lieu de rencontres et d’innovation.

Par Marc FANELLI-ISLA